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27/03/2015

Fa, la tour énigmatique.

Il plait souvent à lhistorien de déceler des origines fantasmatiques à des vestiges ou des monuments d'apparence « banale» Le cas de Fa est-il légitime ?

18_tour_fa[1].jpgOn fait généralement remonter le nom de Fa au locus Fanum qui signi­fie "temple" en latin. Mais, c'est faire abstraction d'une autre origine: quelquefois évoquée, Fabianum,du nom même de la petite rivière qui traverse le village, le Faby. Au Moyen Age, c'est la première syllabe qui a prévalu: Fa. On serait, cependant, bien en peine d'affirmer laquelle des deux expressions a été ainsi abrégée.
En tout cas, les premières observations de cette tour ne militent pas en faveur de la théorie d'un ancien temple. S'agit-il pour le moins d'un édifice de la période des Wisigoths, ainsi que se complaît à le supposer Louis Fédié ? Rien n'est moins sûr.
Concrètement, cette tour est de forme carrée, ses murs sont épais, bien construits et encore en bon état de conservation. A l'origine, elle était couverte d'une terrasse faisant office de toit, Mais, plus rien n'en subsiste.
A l'intérieur, si l'on en juge par les carrés d'engagement qui se voit dans les murs à 4 mètres de hauteur, il existait certainement un plancher soutenu par des poutres. Cette salle élevée était éclairée par une fenêtre donnant sur le Sud. Il est dommage que les habitants du lieu aient enlevé les pierres de taille qui formaient son encadrement.
Dans ce même esprit de récupération, ils ont également desceller les moëllons entourant le seuil de la porte d'entrée de la tour, ainsi que le linteau qui la surmontait. Il est probable que cette tour était le donjon d'un petit fortin dont il est encore possible de suivre les vestiges de l'enceinte. On  recon­naît, du côté Nord, les traces d'une porte.

Son site à donné lieu à différentes trouvailles, tels que des dé­bris d'armes et des monnaies, confirmant bien son ancienne occupation.
Quel était le rôle de ce poste militaire ? Vraisemblablement était-il destiné à surveiller les deux rives, du Fabi qui faisaient communiquer l'Aude avec l'Ariège. On ne saurait dire, en l'état des éléments recueillis, quelle importance ce castrum revêtait encore au moment de la croisade contre les Albigeois. Les textes sont silencieux à son sujet.
Il n'est pas invraisemblable de supposer que cette position fut réduite à discrétion après la prise de Termes, du Bézu et de Coustaussa, au moment où l'armée de Simon de Monfort convergeait en direction de Puivert et du pays de Mirepoix.
Aujourd'hui, la tour de Fa culmine, solitaire, sur son piton. Le chemin qui en permettait facilement l'accès, il y a encore une dizaine d'années, devient de moins en moins pratiquable. Une végétation touffue en complique la progression, d'autant plus qu'on peut y constater une forte proportion de serpents. Donc, avis !

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SOURCES DOCUMENTAIRES : Pagès (Antoine) Excursion du 18 avril 1927 à Fa, Espéraza et Couiza, in Bulletin de la société d’Etudes scientifiques de l’Aude, t. 27, année 1928, pp.48-50;  Fédié (Louis) Le com­té du Razès et le diocèse d'Alet,pp.125-126 (1880)

photo: pyrenesaudoises.com

26/03/2015

Villerouge-Termenès. Le bûcher de l'hérétique.

En 1982, puis pendant quelques années encore, chaque samedi précédent le 15 août, Villerouge prenait rendez-vous avec son histoire médiévale. A cette occasion, une série d'animations plongeait le village en plein Moyen Age, C'était la journée "Bélibaste" !
Bélibaste, c'est le nom d'un personnage que l'on présente générale­ment comme l'un des tout derniers parfaits cathares. Il mourut sur le bûcher en 1321, à Villerouge-Termenès, condamné par une sentence de l'In­quisition. Une reconstitution historique assez réussie, nous permettait alors d'assister à la "passion" de ce martyr. Si sa mort le rendit célèbre, sa vie est assez méconnue...

On sait qu'il naquit à Cubières, près des gorges de Galamus. Il était vraisemblablement le petit-fils d'un devillage_p[1].jpg ces faydits spoliés par Simon de Montfort.
Réduit à l'état de simple pâtre, il dut se résoudre à la clandesti­nité après avoir tué dans une rixe un autre berger. Cette haine qu'il devait concevoir envers les Français, responsables de sa vie misérable et de la ruine de sa famille, trouva à se canaliser dans la prédication.
Il allait, en effet, de village en village prêcher la foi cathare et enseignait aux humbles d'exécrer les prêtres de l'Eglise Catholique.
Arrêté une première fois, il fut jeté dans la fameuse prison de l'In­quisition dominicaine à Carcassonne, le "Mur". Mais, quelques temps plus tard, parvenant à s'en évader, il alla se réfugier en Catalogne, à Torroella-de-Montgri, dans la province de Gérone. Pour vivre, il en était réduit à fabriquer des peignes.
Dans cet exil, cependant, il fit la connaissance d'un Parfait, Raimon de Castelnau, de l'église cathare de l'Agenais. Cet ascète vit tout de suite en ce candidat un adepte convaincu.
A son tour, Bélibaste fit école. C'est à Morella, en effet, qu'il regroupa autour de lui un certain nombre de fidèles. Pourtant,  la qualité de son enseignement n'était pas toujours en rapport exact avec les dogmes, il ymêlait volontiers ses opinions personnelles.
Depuis sept ans déjà, Bélibaste pratiquait, cet apostolat, lorsqu'il fit la connaissance d'un certain Arnaud Sicre. Ce qu'il ignorait, c'est que ce personnage était à la solde de Jacques Fournier, futur pape sous le nom de Benoît XII, mais pour l'heure évêque de Pamiers et grand traqueur d'hérétiques !
Sicre avait passé un marché avec l'Inquisition, On lui restituait les biens de sa mère, Sybille d'En Bayle, brûlée vive en fervente parfaite quelques années auparavant, si l'homme permettait la capture de plu­sieurs renégats.
Ainsi, ce Judas parvint à capter la confiance de Bélibaste et à l'attirer à Tirvia où il facilita son arrestation.villerouge VODKA.jpg
Le pape obtint donc l'extradition du proscrit et son jugement, à Carcassonne. Présidés par l'archevêque de Narbonne, les débats abouti­rent à une sentence convenue: la mort par le feu. L'exécution eut lieu dans la cour du château de Villerouges. C'est un. endroit retiré, presque sauvage. On s'est étonné de cet éloignement, alors que les Inquisiteurs cherchaient généralement à terroriser le peuple par des bûchers spectaculaires. Mais, sans doute, faut-il y voir une ques­tion de prérogative puisque ce château campagnard appartenait à l'archevêque de Narbonne.

Aujourd'hui, une plaque commémorative rappelle ce sinistre épisode.

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SOURCES DOCUMENTAIRES : Nélli (René) Dictionnaire des hérésies méridionales (1968), pp. 68-69; Duvernoy (Jean) L'Inquisition à Pamiers (1966); id°,  Le registre d'Inquisition de Jacques Fournier (1318-1325), 3 vol. (1965); Fournie (Jean-Yves) Guide en terre cathare (1978), p.126; Durban Itinéraires en pays cathare (1976), p.111 ; Coincy Saint- Palais (Mme) Donjons et castels en pays des Cathares (1964), pp. 369-372; Pagès (Marie-Jeanne) Ce pays qui cathare (1981), pp. 15.

Photos: DDV

25/03/2015

Bugarach. Les graffiti du château.

416.JPGLe village de Bugarach est dominé par le fameux pic du même nom. Culminant à 1231 mètres, il constitue le sommet le plus élevé des Corbières. Par temps clair, il est tout à fait visible à plus de cent kilo­mètres à la ronde.
Son château, dont il ne subsiste plus gué des ruines, n'avait rien de comparable avec ces nids d'aigle perchés au sommet de pics escarpés. Il s'élevait plus modestement au faîte de la légère éminence qui supporte le village.
Au détriment de sa conservation, il  fut longtemps utilisé comme bâtiment agricole. Depuis quelques années, il a été racheté par la commune et les restaurations les plus urgentes ont été entreprises.
Deux tours reliées à des fragments de maçonnerie lui gardent encore une certaine allure. L’examen de ce type de construction permet de dater l'ensemble de ce château aux XVIe-XVIIe siècles. Mais il apparaît évident qu'il est le ré­sultat d'importants remaniements. Les pierres d'un château plus ancien ont été réutilisées, ainsi qu'une portion de courtine.425.JPG
Parvenant à cette conclusion, M. René Quehen, en fonction de deux archères subsistantes, pense dater le premier château de la seconde moitié du XIIIe siècle. "Un rapprochement avec les archères des châteaux de Lanet et Bouisse, écrit-il, nous permet d'émettre l'hypothèse d'une construction réalisée par les seigneurs de Voisins, ce qui amènerait vers le milieu du XIIIe siècle. »

421.JPGCe château, donc, serait issu de la période post-cathare. Pierre de Voisins étant, en effet, un de ces petits féodaux de la région pari­sienne, qui s'est vu attribuer de vastes domaines en récompense de sa participation à la croisade contre les Albigeois.
On observera, cependant, de curieux graffiti sur l'une des deux tours de ce château; en l'occurrence la tour carrée. Ils sont visibles à hauteur d'homme, sur les troisisème et quatrième assises du piédroit gauche de la porte du rez-de-chaussée.
Longtemps cachés à la vue par un enduit de tuileau. qui recouvrait tout le parement intérieur, ils apparurent lorsque des infiltrations le firent éclater. Ce qui explique une certaine fraîcheur de la gravure maintenant apparente, malgré la friabilité du grès dans lequel elle fut exécutée.
Après que Mme Marie-Louise Durand ait signalé ces graffiti en octo­bre 1967 à l'attention des membres de la Société d'Etudes scientifiques de l'Aude, M. Jean-Pierre Sarret, en juin 1970, sur autorisation du proprié­taire du château, M. Henri Rouge, en fit le relevé. Il reproduisit ainsi une série de lignes et de points représentants des motifs à caractère, religieux. Particulièrement, quatre étoiles à cinq rais, un svastika, plusieurs croix dont l'une est juchée sur un mont qui pourrait représenter le Golgotha. Les branches sont recroisetées pour évoquer, à la fois, les trois croix du calvaire et le dogme de la Trinité.

M. Sarret a tout de suite fait le rapprochement entre certains de ces motifs et d'autres gravés dans un amime_0758-7708_1983_num_1_1_T1_0115_0000[1].jpgenduit d'une pièce du château de Pieusse, près de Limoux. Il cite, bien évidemment, l'ouvrage de René Nelli, le Musée du catharisme (1966), qui reproduit quelques clichés des graffiti de Pieusse.  Sans tirer de conclusions sur une éventuelle origi­ne "cathare" de ces inscriptions, M. Sarret ajoute seulement que la figuration de ces étoiles à cinq rais, sont les plus fréquentes parmi le corpus des graffiti déglises.
A son tour, M. René Quehen, qui a fait son propre relevé des graffiti de Bugarach en 1979,  signale que la représentation symbolique du Golgotha, croix juchée sur un demi-cercle, quoique plus rare, trouve notamment sa concordance sur le chevet de la chapelle préromane de Quintanilla de las Vinas, dans la province de Burgos en Espagne.

Malgré ces parallèles, il apparaît bien difficile de dater ces graf­fiti. M. Sarret se risque seulement à observer une conjecture qui fait que ces marques furent exécutées avant le démantèlement du château d'origine et avant d'être recouvertes par l'enduit de tuileau des réfect­ions du XVIIe siècle. Il estime donc que ces graffiti, compte tenu de leur facture, ont été gravés au XlIIe ou au XlVe siècle...

 

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SOURCES DOCUMENTAIRES : Durand (Mine Marie-Louise) Découverte de graffiti au château de Bugarach, in Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude, t.67, année 1967, p.30; Sarret (Jean-Pierre) Les graf­fiti du château de Bugarach., in Archéologie du Midi médiéval, t.1, pp.115-116 (1983); Quehen (René) Les châteaux cathares… et les autres, pp.1.86-188 (1983); Fédié (Louis) Le comté du Razès et le diocèse d'Alet,  pp.270-274 (1880).