Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

25/03/2015

Bugarach. Les graffiti du château.

416.JPGLe village de Bugarach est dominé par le fameux pic du même nom. Culminant à 1231 mètres, il constitue le sommet le plus élevé des Corbières. Par temps clair, il est tout à fait visible à plus de cent kilo­mètres à la ronde.
Son château, dont il ne subsiste plus gué des ruines, n'avait rien de comparable avec ces nids d'aigle perchés au sommet de pics escarpés. Il s'élevait plus modestement au faîte de la légère éminence qui supporte le village.
Au détriment de sa conservation, il  fut longtemps utilisé comme bâtiment agricole. Depuis quelques années, il a été racheté par la commune et les restaurations les plus urgentes ont été entreprises.
Deux tours reliées à des fragments de maçonnerie lui gardent encore une certaine allure. L’examen de ce type de construction permet de dater l'ensemble de ce château aux XVIe-XVIIe siècles. Mais il apparaît évident qu'il est le ré­sultat d'importants remaniements. Les pierres d'un château plus ancien ont été réutilisées, ainsi qu'une portion de courtine.425.JPG
Parvenant à cette conclusion, M. René Quehen, en fonction de deux archères subsistantes, pense dater le premier château de la seconde moitié du XIIIe siècle. "Un rapprochement avec les archères des châteaux de Lanet et Bouisse, écrit-il, nous permet d'émettre l'hypothèse d'une construction réalisée par les seigneurs de Voisins, ce qui amènerait vers le milieu du XIIIe siècle. »

421.JPGCe château, donc, serait issu de la période post-cathare. Pierre de Voisins étant, en effet, un de ces petits féodaux de la région pari­sienne, qui s'est vu attribuer de vastes domaines en récompense de sa participation à la croisade contre les Albigeois.
On observera, cependant, de curieux graffiti sur l'une des deux tours de ce château; en l'occurrence la tour carrée. Ils sont visibles à hauteur d'homme, sur les troisisème et quatrième assises du piédroit gauche de la porte du rez-de-chaussée.
Longtemps cachés à la vue par un enduit de tuileau. qui recouvrait tout le parement intérieur, ils apparurent lorsque des infiltrations le firent éclater. Ce qui explique une certaine fraîcheur de la gravure maintenant apparente, malgré la friabilité du grès dans lequel elle fut exécutée.
Après que Mme Marie-Louise Durand ait signalé ces graffiti en octo­bre 1967 à l'attention des membres de la Société d'Etudes scientifiques de l'Aude, M. Jean-Pierre Sarret, en juin 1970, sur autorisation du proprié­taire du château, M. Henri Rouge, en fit le relevé. Il reproduisit ainsi une série de lignes et de points représentants des motifs à caractère, religieux. Particulièrement, quatre étoiles à cinq rais, un svastika, plusieurs croix dont l'une est juchée sur un mont qui pourrait représenter le Golgotha. Les branches sont recroisetées pour évoquer, à la fois, les trois croix du calvaire et le dogme de la Trinité.

M. Sarret a tout de suite fait le rapprochement entre certains de ces motifs et d'autres gravés dans un amime_0758-7708_1983_num_1_1_T1_0115_0000[1].jpgenduit d'une pièce du château de Pieusse, près de Limoux. Il cite, bien évidemment, l'ouvrage de René Nelli, le Musée du catharisme (1966), qui reproduit quelques clichés des graffiti de Pieusse.  Sans tirer de conclusions sur une éventuelle origi­ne "cathare" de ces inscriptions, M. Sarret ajoute seulement que la figuration de ces étoiles à cinq rais, sont les plus fréquentes parmi le corpus des graffiti déglises.
A son tour, M. René Quehen, qui a fait son propre relevé des graffiti de Bugarach en 1979,  signale que la représentation symbolique du Golgotha, croix juchée sur un demi-cercle, quoique plus rare, trouve notamment sa concordance sur le chevet de la chapelle préromane de Quintanilla de las Vinas, dans la province de Burgos en Espagne.

Malgré ces parallèles, il apparaît bien difficile de dater ces graf­fiti. M. Sarret se risque seulement à observer une conjecture qui fait que ces marques furent exécutées avant le démantèlement du château d'origine et avant d'être recouvertes par l'enduit de tuileau des réfect­ions du XVIIe siècle. Il estime donc que ces graffiti, compte tenu de leur facture, ont été gravés au XlIIe ou au XlVe siècle...

 

__________________________________

SOURCES DOCUMENTAIRES : Durand (Mine Marie-Louise) Découverte de graffiti au château de Bugarach, in Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude, t.67, année 1967, p.30; Sarret (Jean-Pierre) Les graf­fiti du château de Bugarach., in Archéologie du Midi médiéval, t.1, pp.115-116 (1983); Quehen (René) Les châteaux cathares… et les autres, pp.1.86-188 (1983); Fédié (Louis) Le comté du Razès et le diocèse d'Alet,  pp.270-274 (1880).

24/03/2015

Carcassonne - La pierre tombale de Simon de Montfort

 

Pour le visiteur qui pénètre dans l’église Saint-Nazaire, ancienne cathédrale de la Cité de Carcassonne, son regard ne manquera pas d’être attiré par une étrange dalle plaquée contre le mur Ouest du transept Sud. Déjà sa forme est bizarre : elle mesure 2,94 m de haut sur 0,96 de large; ses dimensions sont tellement disproportionnées que la pierre est brisée en son milieu.

Carcassonne(Simon4Relief)[1].jpgUne gravure représentant un personnage de la période médiévale y est représentée. En fait de sculpture, c’est un simple tracé en « graffiti » assez peu marqué en impression. Surtout, le moins que l’on puisse dire, c’est que le dessin est malhabile. Il représente un gisant vêtu de sa cotte de maille, l’épée au côté. A ses pieds, un lion de fondation. Quelle est donc cette pierre insolite ? En principe, on l’identifie comme étant l’ancienne dalle tumulaire qui recouvrait le tombeau de Simon de Montfort. Mais cette attribution est loin de faire l’unanimité parmi les archéologues qui se sont penchés sur son cas, Il n’y aucun doute que, lorsque Simon de Montfort eut la tête éclatée par une pierre lancée d’un trébuchet défendant les remparts de Toulouse, le 23 juin 1218, Amaury, son fils, prit toutes les dispositions nécessaires pour les funérailles de ce grand capitaine.

Après que le corps du défunt fut soumis à une préparation en usage à cette époque pour sa conservation, Amaury leva le camp toulousain le 25 juillet suivant en emportant la dépouille mortelle de son père. Le 26 ou 27 juillet plus tard, il fi t son entrée à Carcassonne.

Au terme d’un service funèbre célébré en la cathédrale Saint-Nazaire, le corps de Simon de Montfort fut déposé dans une tombe creusée devant l’autel de la chapelle Sainte-Croix, à l’entrée de l’absidiole qui terminait vers l’Est le bas côté méridionale de l’église. Cette sépulture resta intacte jusqu’au 15 janvier 1224, date à laquelle Amaury, regagnant sa terre natale, fit exhumer le corps de son père pour le faire transporter au monastère des Hautes-Bruyères, près de Montfort l’Amaury.
A Carcassonne, le souvenir de Simon de Montfort n’évoquant rien de particulièrement sympathique, ce transport post-mortem passa inaperçu. Et c’est sans rien conserver de ce passage que des modifications de cette partie de la cathédrale furent entreprises vers la fin du XIIIe siècle.

 

Au début du XIXe siècle, un des continuateurs de l’Histoire générale de Languedoc, le chevalier Alexandre Du Mège, avait été intrigué par une indication signalée par les auteurs bénédictins, notant qu’en l’église cathédrale de Saint-Nazaire on pouvait voir la représentation graphique de Simon de Montfort, « sur un pilier proche de la grande grille, la face tournée vers le ciel et les mains jointes » (L. XXIII, 30).
La première édition de cette « Histoire générale » datant de 1730, Du Mège se reporta à des ouvrages antérieurs. Il releva ainsi dans le livre de Guillaume Besse, Histoire des antiquités et Comtes de Carcassonne, paru en 1645, une mention pouvant convenir à ce qu’il cherchait. Après avoir évoqué la cérémonie funèbre de juillet 1218, le vieil historien Besse termina ainsi sa relation : « Cette grande lame de pierre qu’on void encore au-devant de l’église, fut faite pour le comte Simon, et il y fut représenté au-dessus, armé, de la mesme façon qu’on le void encore pour le jourd’huy. ».
Il a la précaution, cependant, d’ajouter : « Et, dit-on, qu’elle ne fut pas posée au-dessus de sa sépulture, à cause qu’au mesme temps qu’elle fut achevée, Amalric (Amaury), son fils, fut assiégé dans la Cité et contraint de quitter la place."
Enfin, Besse cite dans son intégralité le texte latin de l’épitaphe de Simon de Montfort : Hic jacet, etc… A juste titre, Du Mège marque son étonnement au fait que ce texte dédicatoire reproduit, presque mot pour mot, sauf les premières lignes, une partie du chapitre LXXXVI de l’Histoire des Albigeois de Pierre de Vaux-Cernay.
On comprendra qu’en raison des proportions inhabituelles de cette pierre, les auteurs bénédictins, De Vic et Vaissète, l’aient confondu avec un milieu.
La question peut se poser, à savoir si, entre le milieu du XVIIe siècle et le début du XIXe siècle, cette pierre a constamment fait partie des monuments intégrés de l’église. Du Mège indique qu’au moment où il s’est intéressé à l’identifier, elle venait d’être retrouvée par un ingénieur en chef du cadastre du département de l’Aude, J.-A.-N. Marianne.  Né et mort à Carcassonne, c’était un passionné d’antiquités locales. Mais pour l’avoir retrouvé, il fallut que cette pierre fut perdue…

Vraisemblablement, fut-elle retrouvée à Carcassonne, hors de l’église Saint-Nazaire. On sait seulement qu’Alexandre Du Mège en fit l’acquisition en 1821 et la transporta à Toulouse. Quinze ans plus tard, l’observation de cette trouvaille publiée par le chevalier archéologue dans les « Preuves » d’une édition de 1830 de l’Histoire générale de Languedoc attira l’attention de la Commission des Arts et des Sciences de Carcassonne. Grâce à un subside alloué par le préfet Brian à la demande de M. Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, la pierre fut rachetée en juin 1845 au prix de 125 francs et ramenée à Carcassonne.
On n’eut pas d’autres préoccupations, dès lors, de la « remettre » dans l’église Saint-Nazaire. Depuis ce jour où, le 31 juillet 1845, elle fut soigneusement scellée contre le mur occidental du transept méridional, elle n’a plus été déplacée. Et c’est à cette même place qu’on la voit encore aujourd’hui.      
 Pendant quelques temps, on se félicita de cette acquisition. Puis, on apprit l’avis défavorable exprimé par Prosper Mérimée, alors inspecteur itinérants des Monuments Historiques, dans une lettre en date du 30 août 1845 adressée à M. Vitet, président du Comité des Monuments historiques. Mérimée mettait fortement en doute l’antériorité de la pierre ; il ne pouvait pas convenir que cette « grande vilaine gravure » soit du XIII siècle !        
Surtout, il soupçonnait Du Mège, intermédiaire dans cette affaire, d’avoir concocté une de ses supercheries dont il avait le secret.
Chevalier d’industrie, Du Mège, il est vrai, n’avait pas toujours bonne presse. Constamment à la recherche de « beaux objets », il n’était pas regardant sur les moyens de se les approprier ou de leur donner de la valeur. Notre indulgence, néanmoins, doit lui être acquise si l’on songe que les premières richesses archéologiques de l’actuel Musée des Augustins, à Toulouse, proviennent du Cabinet de cet amateur infatigable.
Dix ans plus tard, on voit par une appréciation de Viollet-le-Duc que la grande dalle de l’église Saint-Nazaire était à cette époque résolument considérée comme l’ancienne pierre tombale du premier tombeau de Simon de Montfort.
Ce fameux architecte, qui sut relever la Cité de Carcassonne de ses ruines, n’est pourtant pas de l’avis général, mais il hésite à discréditer l’objet. Il a des doutes, mais ne peut pas se montrer catégorique. « On a placé dans l’église Saint-Nazaire, écrit-il, une dalle funéraire que l’on donne comme ayant appartenu au tombeau du fameux Simon de Montfort. D’abord  le tombeau de Simon de Montfort fut élevé près de Montfort l’Amaury, dans l’église de l’abbaye des Hautes-Bruyères. Et, s’il eut jamais à Carcassonne un monument dressé à sa mémoire, après la levée du siège de Toulouse, ce ne pourrait être une dalle funéraire. Puis, la gravure de cette dalle, l’inscription ayant été trouvée, dit-on, sans qu’on ait su exactement où et comment, et donnée à l’église de Saint-Nazaire, nous n’avons pas cru devoir la rejeter. »
On ne peut que s’étonner de voir un spécialiste de son envergure porter un jugement sur un sujet qu’il connaît si peu. Comment peut-il mettre en doute, le fait que le corps de Simon de Montfort ait été, au moins temporairement, déposé en l’église Saint-Nazaire ? La chose est notifiée par plusieurs chroniqueurs, et particulièrement Pierre de Vaux-Cernay.
Qu’il conteste le terme de « pierre tombale » pour cette grande dalle disproportionnée, je ne lui donne pas tort ; mais qu’il néglige ce monument parce qu’il considère que son tracé est défectueux, c’est abusif.
Cette méconnaissance des sources l’a empêché de bien poser le problème. Par exemple, s’il avait pris la peine de lire le vieil historien Besse, il aurait vu qu’à côté du gisant, existait au moins jusqu’au XVIIe siècle une autre dalle, celle donnant le texte de l’épitaphe dont on sait qu’il était  inspiré d’un passage de l’Histoire Albigeoise de Pierre de Vaux-Cernay. Ce texte, cité intégralement par Besse, n’est pas une invention, on ne voit pas pourquoi il se serait prêté à une mystification.
Quant à la prétendue médiocrité de la gravure du gisant, c’est affaire de goût.  Elle aurait été faite sans talent ? Qui nous dit que le graveur commis à cette besogne en avait ?...
A propos de cette dalle figurative, on oublie le plus souvent cette restriction qui termine la relation de Besse. Pour avoir déjà noté ce passage, je le reproduis de nouveau : « … et, dit-on, (la pierre) ne fut pas posée au-dessus de sa sépulture, à cause qu’au mesme temps qu’elle fut achevée Amaury, son fils, fut assiégé dans la Cité et contraint de quitter la place. »
Ce n’est pas en de tels termes qu’on parle d’une pierre tombale. J’inclinerai davantage à reconnaître le parement d’un mausolée. Avec d’un côté, l’effigie ; de l’autre, l’épitaphe. Six années (1218-1224) ne furent sans doute pas suffisantes pour qu’Amaury voit l’achèvement du tombeau de son père.  Outre la difficulté de se consacrer à un tel projet dans un pays qui lui était hostile, son manque d’empressement peut s’expliquer par son intention de ramener un jour ou l’autre le corps de Simon de Montfort dans sa terre natale. Et, en effet, c’est ce qui se produisit quant il quitta ce Languedoc cause de tous ses tracas, au début de l’année 1224, préférant abandonner ses droits territoriaux au roi de France.
Je pense donc que c’est une erreur de regarder la dalle « dite » de Simon de Montfort comme la « pierre tombale » de sa sépulture ; alors qu’il s’agit, plus vraisemblablement, d’un des éléments de son tombeau.


En 1934, on se prêta à une étrange vérification. Les membres du Rotary-Club Carcassonnais demandèrent à un ingénieur des Travaux publics, M. Fréalle, dont le péché mignon était la radiesthésie, d’exercer ses talents sur la dalle de Simon de Montfort. Un soir d’automne donc, des ombres s’engouffrèrent le plus discrètement possible dans l’immense nef silencieuse de la vieille cathédrale.
Comme pièce « témoin », l’un des participants à cette opération, Michel Jordy, photographe connu à Carcassonne, avait procuré à l’opérant un bloc de pierre du XIVe siècle, représentant un missel. Le pendulisant fit son œuvre ; puis, il donna ses conclusions : Cette pierre tumulaire n’est pas du XIVe siècle (cela on le savait déjà…) ; la cote de mailles et le lion couché sont d’une gravure plus ancienne que les ornements du surcot et les croix figurées. Le sentiment du radiesthésiste était que cette pierre avait été gravée en deux temps.

                                                                                                                         
______________________________________
Sources documentaires : Poux (Joseph) « La pierre tumulaire de Simon de Montfort », in Mémoires de la Société des Arts et Sciences, t. IV, 3e série, années 1931-1936, pp. 325-328 ; Jeanjean (J.-F.) « La pierre tombale dite de Simon de Montfort », in Mémoires de la Société des Arts et Sciences, t. VIII, 3e série, pp. 129-134 ; Blanc (Dr. J.) « Au sujet de la dalle dite de Simon de Montfort », in Mémoires de la Société des Arts et Sciences, t. VIII, 3e série, pp. 135-136 ; Mot (G.-J.) « La pierre dite de Simon de Montfort », Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude, t. 54, année 1953, pp. 34-36 ; Viollet-le-Duc (Eugène) La Cité de Carcassonne, p. 80 (1881) ; Mahul (Alphonse) Cartulaire des communes de l’ancien diocèse de Carcassonne,  t. 5, pp. 294-296 (1875) ; Cros-Mayrevieille (Jean-Pierre) Histoire du Comté et de la Vicomté de Carcassonne, t. 2, pp. 170-171 (1896) ; Paladilhe (Dominique) Simon de Montfort et le drame cathare, pp. 298-300 (1988)

Crédit photo : jeanalain.montfort.free.fr